Rencontre avec Philippe van Eeckhout, l’orthophoniste qui donne la parole à ceux qui ne l’ont pas !
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Rencontre avec Philippe van Eeckhout, l’orthophoniste qui donne la parole à ceux qui ne l’ont pas !

Magicien, faiseur de miracles selon ses collègues, Philippe van Eeckhout est une référence française de l’orthophonie. Depuis 1972, il aide les personnes à retrouver une parole qu’ils ont perdue à cause d’un accident vasculaire cérébral (AVC) ou encore d’un accident de la route. Les causes de la perte du langage sont nombreuses, le retrouver peut-être un long chemin… Et c’est ce voyage qu’il réalise avec ses patients ! A 72 ans, il parcourt même le monde pour aller à leur rencontre, et il n’envisage pas un instant de s’arrêter. Pour Makawa il a accepté de se confier sur l’amour pour son travail et les raisons qui le poussent à ne jamais envisager la retraite. Rencontre avec un homme passionnant…

Vous êtes une référence dans votre domaine… Comment vous est venue cette vocation ?

J’ai choisi l’orthophonie parce que le langage a toujours été le principal dans ma vie. Je viens d’une famille nombreuse où il tenait une part énorme dans les discussions. Tout n’était que discussions, batailles. On communiquait, on échangeait, les gens sortaient d’eux-mêmes pour défendre leurs positions et leur façon d’agir. Et de voir des gens qui n’étaient plus capables de pouvoir s’exprimer pour se battre et faire connaître leur pensée m’impressionnait. Je devais faire quelque chose !

Pourquoi certains de vos collègues vous qualifient de magicien ?

J’ai utilisé des techniques qui avaient été très peu utilisées, en tous cas chez nous. Nous avons, à partir de méthodes américaines, élaboré notre propre technique basée sur la mélodie et le rythme pour récupérer le langage. Quand on fait face à un patient, ce n’est pas un cas, mais un individu, avec une personnalité, une sensibilité et c’est sur ça que l’on va construire la thérapie. Il ne faut pas penser à ses lésions, il faut penser au contraire à ce qui lui reste pour qu’il puisse reparler. Les gens ont besoin d’être reconnu en tant que tel. Donc, il y a la technique et puis il y a cette dimension du thérapeute qui arrive à persuader l’autre qu’il va reparler… Et qu’il existe.

Comment travaillez-vous avec des patients  en situation de fort handicap ou avec ceux qui ne peuvent plus bouger que leurs yeux ?

Il faut obtenir des gens un comportement de bienveillance et d’échange. Il faut canaliser leur attention sur ce que l’on veut, ce que l’on va faire pour leur bien-être. Ce sont des gens qui ont un trouble du langage, pas un trouble de la pensée. Mon problème est de leur faire oublier qu’ils ont un handicap moteur ou sensoriel. Il faut leur montrer que leur pensée est là et que leur personnalité peut s’exprimer. Je me rends souvent chez eux, car connaître leur environnement c’est d’abord voir comment ils se débrouillent seuls, comment ils sont dans leur cadre, leur vie sociale. Tout est important pour découvrir son patient.

Même avec vos patients dans un état dit « végétatif » ?

Je n’aime pas ce terme, car c’est se fermer la porte. Plus on avance plus on s’aperçoit que même après des années on peut sortir des gens de cet état, de façon très partielle ou importante.

Qu’est-ce qui vous pousse, aujourd’hui, à continuer à travailler ?

Ce qui me touche, c’est cette recherche permanente de l’impossible. Faire retrouver la parole à quelqu’un qui ne peut plus parler. Aujourd’hui, encore, je suis prêt à traverser l’Atlantique pour aller voir un patient. J’aime l’impossible, cet impossible qui conduit à redonner leur identité aux gens et leur redonner une possibilité qu’ils n’avaient pas avant.

Comment se sent-on quand on arrive à redonner la parole à quelqu’un qui l’avait perdu ?

Ça rend évidemment très heureux. On a conscience de sa propre utilité, et on veut qu’elle soit reconnue en tant que telle. C’est ça qui est important. Avant on allait trop vite, on classait les gens dans des catégories médicales, c’était important de changer ça.

Avec votre expérience, l’intérêt est aussi de transmettre…

La semaine prochaine, je suis à Nantes avec un groupe de 25-30 personnes que je vais former. J’espère toujours convaincre une ou deux personnes pour reprendre le flambeau. Chaque génération montre qu’il y a des gens qui sont comme moi, je ne suis pas le seul…

Comme vous, c’est-à-dire ?

C’est-à-dire qui ont cette faculté de pouvoir accepter de souffrir pour que l’autre ne souffre plus. Faire plaisir à quelqu’un, lui montrer qu’il peut faire des choses qu’il ne faisait pas avant, c’est un sentiment indispensable. C’est ce qui fait qu’on continue !

Comment on fait quand on est dans une profession depuis si longtemps pour ne pas être « ringard » ou dépassé ?

Rester dans le coup, c’est avoir un outil qui serve encore. Notre outil de thérapie mélodique et rythmée, ça permet de rester dans le coup. Il y a des techniques qui permettent de rester dans le coup et puis, il y cette façon de considérer l’autre, le patient comme une personne et non pas comme un malade. Ça, ça ne changera pas.

Utilisez-vous aussi les nouvelles technologies pour permettre à vos patients de s’entraîner seuls, chez eux ?

Bien sûr, c’est indispensable. Les ordinateurs nous permettent aujourd’hui de développer les outils dont on rêvait pour notre thérapie. Les programmes que nous développons permettent à nos patients de pratiquer chez eux les exercices que nous répétons ensemble pendant les séances et de progresser plus vite.

Est-ce qu’il y a une sensation de devoir pour continuer votre métier ?

Non, pas de devoir, il y a vraiment un plaisir de s’occuper des gens !

Pourtant c’est éprouvant de travailler avec des patients dans des états très sérieux… Vous ne vous dîtes jamais, « j’ai pris ma part, maintenant je fais autre chose » ?

Non parce que les gens sont tous tellement différents, c’est toujours une découverte. Je peux être parfois fatigué, mais jamais je ne pense à renoncer.

Vous prenez des pauses de temps en temps ?

Parfois, mais ce que je préfère, c’est changer de cadre, travailler à l’étranger. Je suis allé voir des patients en Nouvelle-Calédonie, à Jakarta (Indonésie), je vais bientôt aux îles Marquises, au mois de Septembre, je vais à Papeete…

Vous faites encore le tour de la planète pour aller voir les patients ?!

Oui, ça aussi, ça fait partie de mon système. Si je ne faisais pas ça de temps en temps, j’aurais une sensation d’étouffement.

Vous imagineriez- vous ne pas travailler ?

Non. Non, si je n’arrivais pas à travailler, je passerais une annonce disant : «  recherche personne sans communication mais désirant communiquer ». Et puis voilà, de temps en temps, je me défoncerai pour telle ou telle personne !

Votre métier vous est vital…

Oui, oui, il faut le faire, c’est très important.

Et la retraite alors ?

Un gros mot !

Envie d’en savoir plus sur le docteur Philippe van Eeckhout ? C’est ici

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