« On se trompe sur les vieux » : Interview de Pierre-Marie Chapon
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« On se trompe sur les vieux » : Interview de Pierre-Marie Chapon

« On se trompe sur les vieux » est le livre dont tout le monde parle en ce moment… Les auteurs y dressent le portrait d’une France qui n’assume pas le vieillissement de sa population, et dont les industriels et les médias s’enferment dans une vision souvent caricaturale et négative des plus anciens. Rencontre avec l’un des coauteurs de l’ouvrage, Pierre-Marie Chapon, enseignant à Sciences Po Paris, et ancien référent auprès du programme de l’Organisation Mondiale de la Santé. Interview.

Comment avez-vous eu l’idée d’écrire ce livre « On se trompe sur les vieux » ?

 « On se trompe sur nos vieux » : Interview de Pierre-Mare Chapon Pierre-Marie Chapon : Je travaille dans le domaine du vieillissement depuis 10 ans à la fois pour le groupe caisse des dépôts et dans le cadre du programme « villes amies des ainés » en tant que référent pour la France auprès de l’organisation mondiale de la santé jusqu’en mars 2016.  Je dirige actuellement le cabinet  VAA Conseil avec mon associé qui est pharmacien et spécialiste des questions de santé… La vieillesse fait donc partie de mes questions au quotidien.

Pourquoi l’avoir coécrit  avec Bernadette Oudiné ? 

Elle est de 30 ans mon ainée et en retraite depuis quelques années… Il nous semblait intéressant de confronter notre regard car nous n’avons pas le même prisme ni le même vécu. En outre, elle vit à la campagne et côtoie une réalité différente de la mienne.

Il y a beaucoup de livres consacrés aux « vieux » actuellement…

C’est vrai… Il y a beaucoup d’ouvrages qui traitent du vieillissement, mais très peu sont axés sur les politiques publiques et sur l’anticipation au niveau sociétal.

Trouvez-vous que la vieillesse est encore taboue aujourd’hui dans notre société ? 

Oui. Le vieillissement est tabou car il renvoie à une peur collective. Les politiques menées tant au niveau national que local renvoient encore beaucoup trop à la maladie ou même à la mort. Pourtant une majorité des ainés sont très actifs et souhaitent être reconnus comme membres à part entière de la société. Il faut lutter contre l’âgisme, cette peur de l’âge. Il nous faut avoir une approche réaliste et honnête du vieillissement, c’est-à-dire trouver un juste milieu  entre un jeunisme ridicule ou une image de maladie et de mort.

Pourquoi nous nous trompons sur notre vision des vieux ?

Parce que l’on croit tout savoir sur eux sans même les écouter, les associer dans les réflexions. C’est pourquoi de nombreux industriels se cassent les dents sur le marché de la silver économie.  Il faut arrêter les clichés et comprendre que les aspirations peuvent être différentes mais complémentaires !

Que pensez-vous du terme « sénior » régulièrement utilisé ?

C’est très marketing et ne veut pas dire grand-chose. Il n’est d’ailleurs pas forcément apprécié des personnes âgées. Ce n’est pas irrespectueux de parler des « vieux » comme on peut parler des « jeunes » même si je reconnais que le titre est provocateur. L’enjeu n’est pas lexical mais sociétal. Tant que l’on discute sur les mots, on n’agit pas. Toutefois, je préfère le terme d’ainés. D’ailleurs on est tous l’ainé de quelqu’un.

Que pensez-vous du terme « sénior » régulièrement utilisé ?

C’est très marketing et ne veut pas dire grand-chose. Il n’est d’ailleurs pas forcément apprécié des personnes âgées. Ce n’est pas irrespectueux de parler des « vieux » comme on peut parler des « jeunes » même si je reconnais que le titre est provocateur. L’enjeu n’est pas lexical mais sociétal. Tant que l’on discute sur les mots, on n’agit pas. Toutefois, je préfère le terme d’ainés. D’ailleurs on est tous l’ainé de quelqu’un.

Pourquoi la France est-elle à la traine par rapport aux politiques menées pour ses « vieux » ?

La France a trop longtemps eu une approche centrée sur le curatif et pas suffisamment sur le préventif… Mais c’est surtout notre approche sociétale qui n’est pas bonne. J’interviens régulièrement auprès des collectivités et très peu d’agents se sentent concernés lorsqu’ils travaillent sur l’habitat, les transports, l’urbanisme…. Alors même qu’une approche transversale permettrait d’agir de manière très intéressante !

Vous avez des chiffres à nous donner ?

Oui. On ne compte que 6% de logements adaptés aux besoins de personnes fragiles en France c’est près de 3 fois moins qu’au Danemark. Les conséquences se mesurent clairement : 9000 décès et 100 000 hospitalisations chez les plus de 65 ans, essentiellement des chutes à domicile. On pourrait parler aussi des discriminations liées à l’âge lorsqu’on veut faire un emprunt ou obtenir une aide.

Dans quelle mesure la loi sur le vieillissement est une avancée ?

La loi d’adaptation au vieillissement dans sa philosophie est une avancée réelle. Elle a été portée par une femme engagée, Michèle Delaunay qui a été une grande ministre. Elle avait tout compris mais malheureusement l’application de la loi est beaucoup plus restreinte faute de moyens et d’ambition. En outre, les outils proposés semblent mal engagés car les acteurs reproduisent les schémas anciens. C’est le cas par exemple pour les conférences des financeurs qui ont tendance à reproduire d’anciens schémas.

Et en quoi cette loi aurait-elle pu être plus ambitieuse 

Pour lancer une politique vraiment ambitieuse, il conviendrait d’engager une vraie démarche de prévention et d’anticipation  non pas à 75 ans mais à partir de 50 ans (même idéalement à tous les âges de la vie). Il existe des aides pour adapter son logement mais elles se déclenchent beaucoup trop tardivement. Par ailleurs, on démontre  dans l’ouvrage que pour bien vieillir c’est l’ensemble des politiques publiques qui doivent être engagées de manière transversale et non une politique ciblée.

Vous distinguez les « vieux » citadins de ceux qui vivent à la campagne…Il y a un isolement ?

Oui. A la campagne les retraités sont confrontés à la fermeture des services publics, et pour ceux qui souhaitent vendre pour se rapprocher de centres bourgs ou de petites villes, ils se retrouvent dans une impasse faute d’acquéreurs.

Quelle serait la solution ?

Il faut attirer des jeunes dans nos campagnes, relancer l’emploi via le tourisme par exemple et peut-être privilégier le développement de certains bourgs viables. C’est uniquement ainsi que l’on pourra apporter des solutions durables y compris aux plus anciens. Peut-être qu’il y a trop de communes, il faudrait réfléchir à l’échelle des regroupements de communes. C’est toute la survie des campagnes qui en dépend. Par ailleurs, 40% des ainés vivent dans des territoires péri-urbains mais le mode de vie basé sur l’automobile est problématique.

Que pensez-vous de Makawa qui propose des missions  bénévoles sur mesure pour les séniors ?

C’est fondamental, le bénévolat permet d’être toujours actif au sein de la société et d’être reconnu. C’est l’un des outils pour lutter contre l’âgisme.

Pour finir, le mot retraite rime avec …. ?

… vie ! Il ne faut pas avoir peur de la retraite mais la prendre comme un moment d’activité et d’action au sein de la société.

Retrouvez l’ouvrage « On se trompe sur les vieux » de Pierre-Marie Chapon et Bernadette Oudiné aux éditions l’Harmattan. 

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