Ezzedine El Mestiri : « L’art de vieillir dans la joie »
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Ezzedine El Mestiri : « L’art de vieillir dans la joie »

Comment faire de votre retraite une période riche et pleine de projets ? Quel sens donner à ce temps disponible ? Quels nouveaux talents souhaitez-vous laisser éclore ? Dans son dernier ouvrage, « L’art de vieillir dans la joie », Ezzedine El Mestiri tente d’apporter des réponses à ces questions pour vivre cette période avec optimisme ! Pour Makawa l’auteur a accepté de se confier sur son histoire, le temps qui passe et sa façon de vivre sa propre retraite… Interview confessions.

Pouvez-vous nous présenter votre parcours…

Avec plaisir. C’est celui d’un enfant originaire d’un petit village de pêcheurs en Tunisie, Salakta. Enfant, je regardais le lointain horizon de la mer et je rêvais de voyages. Je suis arrivé en France en septembre 1972 pour faire des études. Journaliste et rédacteur en chef pour diverses publications : comme « Croissance des jeunes nations » ou « Famille Magazine », j’étais responsable de Mécénat de solidarité en entreprise de 1994 à 2002, avant de fonder le magazine « Nouveau consommateur » en 2003. Je suis aussi l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux modes de vie…

Justement, comment est venue l’idée d’écrire votre dernier livre « L’art de vieillir dans la joie » ?

Ezzedine El Mestiri : « L’art de vieillir dans la joie »L’idée s’est imposée à moi un jour de printemps. Je venais d’avoir 60 ans et j’ai réalisé que je me dirigeais vers ce pays, inconnu, appelé « la retraite » ! J’ai eu un moment d’angoisse avant d’écouter ma petite voix intérieure qui me disait : Comment imagines-tu ce supplément de vie, ce cadeau qui t’est offert ? Alors, je me suis posé quelques questions essentielles : Puis-je trouver en moi de nouveaux talents et de nouveaux désirs ? Suis-je encore capable de continuer à écrire des bribes de scénario d’une vie, d’imaginer des scènes à venir, de rêver d’autres idéaux tout en gardant un bel optimisme. Vieillir, c’est aussi un désir de renaître au milieu de tout ce qu’on a connu, vécu, approché, aimé…

 

Qu’est-ce que vous voulez démontrer avant-tout dans cet ouvrage ?

J’ai voulu parler surtout de la joie de vieillir. Il ne s’agit pas de nier les difficultés liées à l’âge. La littérature est pleine d’inspirations évoquant ce passage de la vie sous l’angle des conjonctures économiques, et le décrivant comme un « naufrage » et un fardeau pour la solidarité nationale. Certes, mais vieillir n’est pas seulement ce que nous renvoie la résonance médiatique : des dépenses de santé en hausse et un niveau de retraite en baisse !

C’est un pied de nez aux idées reçues…

Tout à fait. J’ai voulu prendre le contre parti de ce discours dominant qui considère les vieux comme des êtres incapables et diminués. Pour moi, vieillir est plutôt une bonne nouvelle car c’est cheminer en conscience, vivre avec son temps et le temps qui nous reste. La notion du temps est essentielle pour accepter sa vieillesse. Il nous aide à réfléchir au sens que l’on donne à sa vie afin de transformer toute la richesse de son expérience en espérance. Je pouvais que me rappeler de tout ce que la vie m’a apporté. Dans l’ouvrage, sont venus entremêlés des éléments d’émerveillement qui donnent des raisons d’espérer en la vieillesse et lui rendre sa noblesse et ses vertus.

Trouvez-vous que la vieillesse est taboue dans notre société ?

Je ne dirai pas taboue mais un sujet d’inquiétude, souvent abordé sous des faux angles. Le sociologue Serge Guérin a raison de s’interroger sur la signification du secrétariat d’Etat chargé des personnes âgées, toujours placé sous la coupe du ministère de la Santé. On ferait mieux de le remplacer par un ministère « de l’Allongement de la vie et de l’inter-génération ». Il faut arrêter cette stigmatisation qui considère que le nombre croissant de vieux est un fardeau pour les générations futures ! Tous les chiffres prouvent le contraire. Contrairement à certaines idées reçues, la grande majorité des plus de 60 ans est en bonne santé. En France, seulement 8 % sont en grande perte d’autonomie. 70 % des plus de 85 ans vivent à domicile et de manière relativement autonome. En France, sur les 17 millions de vieux, 15 millions sont en bon état de santé. Ces idées fausses exacerbent le conflit entre les générations. Il est peut-être temps de développer une culture de la vieillesse et de nous atteler à changer le regard qui accompagne si mal aujourd’hui nos ainés.

Selon vous, le regard sur les « vieux » est-il le même dans tous les pays ?

Non. Ma culture maghrébine m’a enseigné une humilité qui me dicte de reconnaître que d’autres étaient là avant moi et que, pour une part au moins, je leur dois ce que je suis. Au Maghreb, le lien de solidarité entre les générations passe par la reconnaissance de cette dette. En Afrique, le vieux est considéré comme un être précieux disposant d’expérience, d’éloquence, de savoir et de sagesse. En Asie, le vieux, entouré d’affection, est un homme comblé qui vit au milieu des siens et qui apporte du bien-être à sa descendance. Toutes ces expériences justifient le respect dû aux ainés dans les sociétés traditionnelles, respect qui se perd malheureusement dans la nôtre.

Que pensez-vous du terme « sénior » qu’on emploie maintenant ?

Le mot « vieillesse » a une mauvaise presse déjà dans le fondement de sa définition et toutes les images qui l’entourent. Il a une connotation négativement péjorative… Et pourtant, on pourrait lui donner de belles, de magnifiques et poétiques significations… Moi, j’aime utiliser le mot « vieux » et d’ajouter des expressions comme : les années gagnées, l’âge de vrais désirs, le royaume des anciens, la planète des sages, une vie en plus, un supplément d’existence… Le vieux n’est pas qu’un corps à soigner ou qu’un budget à récupérer pour la dite consommation senior ! Il est temps que notre société découvre et célèbre dignement ces êtres qui ont traversé des épreuves, acquis de la richesse et de l’expérience à transmettre, découvert des chemins pour parvenir à la sérénité et à la paix du cœur.

Donnez-nous quelques conseils pour « vieillir avec joie »…

Cela passe peut-être par l’acceptation par chacun d’entre nous de sa vieillesse. Le seul secret du bien-vieillir est d’avoir à chaque âge un objectif, une motivation, une envie et le plaisir de vivre. Je vis chaque matin comme si ma vie venait juste de commencer. « Le temps qui reste à vivre est plus important que toutes les années écoulées », écrivait Léon Tolstoï. Vieillir, c’est organiser son temps pour éviter de se retrouver à la fin de la journée en se disant : aujourd’hui, je n’ai pas fait grand-chose ! Pour ne pas éprouver un sentiment de vide et d’inutilité, mieux vaut agencer son temps.

Comment s’y prendre concrètement ?

Chaque jour, faites une liste de ce que vous voulez faire le lendemain. Eviter de se plaindre au réveil d’avoir mal partout car, certes, on peut avoir mal quelque part mais jamais partout et tout le temps ! Rester curieux, cultiver ses envies, s’intéresser à la vie et aux autres, apprendre des poésies par cœur pour les partager avec l’inconnu(e), rencontré(e) dans le bus ou au square de votre quartier…. La vieillesse est le moment où nous devrions n’être dans aucune attente, mais au contraire nous ouvrir au monde, aux autres et à la vie. « Nous ne possédons rien qui nous posséderait », chante Dominique dans sa magnifique chanson « La possession ». « On ne donne pas ce qu’on possède, on ne possède que ce qu’on est capable de donner ; sinon, on est possédé », disait l’Abbé Pierre.

Vous avez recueilli de nombreux témoignages de retraités, qu’en est-il ressorti de manière générale ?

Ezzedine El Mestiri : « L’art de vieillir dans la joie »Ces témoignages m’ont guidé. Durant l’écriture, j’ai eu cette chance de rester connecté avec ces personnes qui ont accepté de me livrer quelques bribes d’une vie. Elles m’ont donné l’envie de leur ressembler. J’aime écouter les souvenirs sculptés par le temps, qui veulent souvent nous dire quelque chose sur la réalité du monde. J’aime les histoires racontant le parcours d’êtres simples, admirables qui nous élèvent. Ces témoignages marqués par la durée, donnent de l’espoir, ce dont nous avons plus que jamais besoin aujourd’hui. J’ai entendu que «  Vieillir c’est aussi apprendre plus bienveillant à l’égard de l’autre. » ou « Je ne me ressens pas vieillir, car dans le cœur, rien ne change, les mêmes émotions vivent toujours aussi fort et me font vibrer. »…

Selon-vous, pourquoi certaines personnes vivent mal le passage à la retraite ?

Les premiers pas et les premiers jours de la retraite sont importants pour donner le tempo. Commencez à vous attarder dans des lieux que vous aimez. Donnez davantage d’importance à ce qui vous procure de la joie, comme écouter de la musique ou lire un auteur que vous affectionnez. Explorez de nouveaux champs… Après la retraite, il y une autre vie et c’est toujours la même vie. Chacun de nous possède une histoire de vie remplie de souvenirs, d’émotions, de saveurs, de vibrations, d’inspirations, de rêves, d’expériences… Il faut faire vivre ce terreau de richesse, l’explorer, le développer et continuer à être nous-mêmes à tous les âges. C’est aussi le moment d’être plus disponible pour les autres. L’être humain n’a jamais fini de grandir. Se dire : Je veux que chaque jour de ma vie soit un moment plein de promesses. « Transformer la qualité de la journée est le suprême art », notait Henry David Thoreau. Oui, chaque instant qui vient mérite d’être vécu et peu importe la distance du chemin qui reste à parcourir.

Que pensez-vous du rôle de Makawa qui consiste à proposer des activités bénévoles aux séniors ?

Makawa accomplit un travail magnifique. Sans les retraités actifs, le secteur associatif qui favorise les liens sociaux et porte une aide aux plus démunis serait moins agissant. Savez-vous que sur les 22 millions de bénévoles recensés en France, on compte ainsi 15 millions de retraités en activité ? Le tissu associatif s’appuie largement sur des bénévoles dont les plus de 60 ans, toujours disponibles pour transmettre leurs savoirs et leurs compétences. Et cet engagement invisible n’apparaît dans aucune statistique économique ! On estime que leur mobilisation, leur engagement au service de l’humain, représente l’équivalent de 80 milliards d’euro ! Ce bénévolat est salutaire pour ces personnes. Avec le passage à la retraite, de nouveaux repères seront à construire et à adapter avec beaucoup plus de liberté. L’être humain est fait pour être en relation avec autrui. Il est essentiel de se découvrir de nouvelles occupations pour éviter de refermer sur soi !

Pour finir, la retraite c’est…

Être en retrait de la vie professionnelle, cela ne veut pas dire être en retrait de tout. La retraite est un univers plein de surprises où tout peut arriver. Elle est une nouvelle naissance. C’est dimanche tous les jours. On découvre surtout ce qu’est prendre son temps, savoir regarder autour de soi. On peut accomplir des choses qu’on ne pouvait pas faire en travaillant.

Les autres parutions d’Ezzedine El Mestiri : « Les cuisines du monde à Paris » (Bayard, 1997), « Le nouveau consommateur. Dimensions éthiques et enjeux planétaires » (L’Harmattan, 2003), « La consommation écologique » (Jouvence, 2007). Il a également collaboré à l’ouvrage de Charles Kloboukoff, « Itinéraire d’un entrepreneur engagé » (Leduc.s, 2013).

 

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